Quel chaos ! Entre le vrai et le faux, entre l’authentique et ses contrefaçons, entre les faits et leur manipulation, les frontières s’effacent.
La victime principale de ce tohu-bohu est la vérité elle-même, qui suscite désormais une sorte d’indifférence de notre part. Elle n’est plus un repère nécessaire, ni un but.
Soyons honnêtes : nous sommes tous des menteurs. Sans le vouloir, nous nous mentons déjà à nous-mêmes, en nous racontant des histoires, en recomposant nos souvenirs, comme si nous étions des pirates de la mémoire.
Le menteur patenté, lui, sait qu’il ment quand il ment. S’il ne respecte pas la vérité, c’est dans le but de tromper ou d’en tirer avantage.
A l’heure de la révolution numérique (Internet, smartphones, réseaux sociaux, IA, Darknet…), les menteurs patentés sont légion. Les vannes de la désinformation avec son lot de fakes news ou infox, de complotismes aussi, sont grand ouvertes. Difficile de s’y reconnaître.
Difficile de savoir à qui, à quoi, se fier.
D’aucuns avaient espéré que l’information et la communication offriraient à tous la possibilité d’une expression libre et aisée : chaque citoyen aurait le loisir de participer, à
l’égal d’un Wikipedia idéal, à la construction fiable des savoirs et des connaissances. Les choses se sont passées autrement. Avec le raz de marée numérique, c’est toute notre
organisation cognitive qui a été modifiée, notre façon de penser, de réfléchir, d’accorder notre attention, d’apprendre, de chercher, de travailler.
Chacun se sent désormais libre de choisir ce qu’il appelle la vérité, c’est-à-dire sa vérité, voire sa fiction personnelle. De sorte que la vérité n’est plus une référence commune, encore moins une contrainte.
Ce qui pose une « vraie » question : accordons-nous à la liberté de croire le faux une valeur supérieure ?
En médecine, le charlatanisme a toujours existé mais il secrète le poison et ses conséquences – résurgence de certaines maladies, stigmatisation des vaccins, traitements non validés… – tout autant que le journalisme – pas celui d’opinion car c’est un droit – mais le journalisme qui se veut objectif et ne l’est pas.
Dans la vie quotidienne, l’Intelligence Artificielle (IA) bouleverse la frontière entre réalité et fiction et transforme notre perception de la vérité. Cette capacité de l’IA à imiter le réel pose alors une question essentielle : peut-on encore se fier à ce que l’on voit ou entend ?
Comment sortir de ce désordre quand le dialogue n’est plus que confrontation, quand la science elle-même, discréditée, est devenue suspecte, quand le bruit, l’émotion, l’indignation attirent plus que le vrai ?
Plus que jamais les médecins, les philosophes, les écrivains, les scientifiques, les psychanalystes, les juristes, les chercheurs, les artistes, les journalistes jouent un rôle essentiel s’ils veulent être respectés, estimés et participer à la défense de la tolérance contre ses démons.
Quelque chose de l’humanité se déchire, quelque chose de l’humain s’est absenté.
Nous traversons une « tempête », nous avons des défis à relever.Mais il n’est pas question de
baisser les bras.
Muriel Flis-Trèves