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Je est un traître par Hélène Frappat

Dans le film de Marco Bellocchio, Il Traditore, Le Traître, le traître en personne prononce une phrase qui ouvre les abîmes de la trahison. Tourmenté par le remords d’avoir abandonné ses deux fils aînés, en les confiant aux soins de la famille mafieuse qui, en guise de protection, les a assassinés, il a cette révélation :
— Je ne leur ai pas laissé la liberté de me trahir.

Il Traditore s’ouvre sur une scène de fête, dont le fils aîné du parrain s’exclut.
Pour fuir la crapulerie des transactions entre clans de Cosa Nostra, il se réfugie sur la
plage, dans l’hébétude d’un shoot d’héroïne.

Nous sommes au tout début du cheminement qui conduira le père à comprendre qu’il n’a pas offert à son fils la liberté de le trahir. Nous sommes à ce moment où le père despote frappe le fils héroïnomane, sans comprendre que son héritier est devenu junkie par obéissance, fidélité, loyauté même à la substance sur
laquelle reposent non seulement la richesse, mais l’existence, l’identité — la substance même de son père.
Le fils se sacrifie pour hériter de son père.
Le père punit le fils pour son sacrifice.
Plus tard, lorsque le père devient ce repenti qui révèle au juge Falcone les arcanes de l’organisation mafieuse, ses anciens complices lui reprochent d’avoir trahi.

Trahi quoi ? Son serment d’allégeance à Cosa Nostra ? Au contraire, le repenti considère que c’est Cosa Nostra qui a trahi, en reniant les valeurs et le code d’honneur auquel lui faisait confiance. Mais, rétorque le juge Falcone, confier sa vie à un fantasme, l’honneur, qui consiste à codifier les bons et les mauvais crimes, n’est-ce pas déjà trahir le respect et la dignité de la vie humaine ?

Et la liberté, là-dedans ? Dans le film de Marco Bellocchio, elle forme un couple avec la trahison. Le repenti s’est donné la liberté de trahir — ses anciens complices, devenus ses ennemis en trahissant leurs devoirs filiaux, mais aussi la Chose, Notre Chose, Cosa Nostra, une chose — l’argent — devenue une cause — le crime.

Tant qu’il s’identifiait à la Chose, le parrain mafieux n’était pas libre. À l’instant où il cesse de s’identifier à la Chose, il acquiert une liberté, qui repose sur la liberté de trahir : trahir la Chose pour cesser d’être chosifié par elle ; trahir la Chose — la mafia — pour commencer à être libre de devenir le contraire d’une chose, un Soi. En 1971, dans son film Moi, la femme !, Dino Risi définissait la Mafia comme l’acronyme de Manifestation Asociale Fonctions Intimes Absentes.

Le fils aîné du parrain, lui, n’a pas eu la liberté de trahir la Chose — la mafia, la drogue. En s’identifiant à la mafia, sa famille ne lui a pas transmis la liberté de la trahir, cette liberté à l’orée de laquelle l’éducation s’achève, l’autonomie commence.

Pour le repenti, le prix à payer pour devenir libre consiste à troquer la sécurité contre la défiance. Sécurité illusoire de vivre parmi les siens, qui nous protègent tant que nous demeurons leur chose. Défiance constante car, en-dehors de la Chose, la protection démocratique n’est jamais totale. La mafia est aussi rassurante que l’héroïne. La liberté, elle, est inquiétante.

Grandir, est-ce trahir ses parents ? Le fils aîné du parrain n’atteindra jamais l’âge adulte. Est-il mort de ne pas avoir trahi son père ?
Si être parent, c’est donner à un enfant la liberté de nous trahir, du point de vue de l’enfant, la trahison forme parfois un autre couple, non avec la liberté, mais avec la honte.

C’est ce que raconte une scène, au coeur d’un des plus grands films américains sur la filiation, Spanglish, réalisé par James L. Brooks en 2004.
Une jeune Mexicaine a fui son pays pour s’installer illégalement aux Etats-Unis avec sa fille qu’elle élève seule. Pendant des années, elle vit et travaille dans le quartier hispanique de Los Angeles, sans jamais avoir à se mêler aux Américains, ni à parler leur langue. Jusqu’au jour où une riche et sympathique famille lui offre un poste de gouvernante. Peu à peu, la petite fille américanisée de la bonne mexicaine devient l’intermédiaire entre sa mère et ses employeurs, entre la famille et la société, entre la langue de l’exil et la langue de l’intégration, de “l’adaptation”, entre l’idiome de l’intimité entre une mère célibataire et sa fille unique, et la langue fonctionnelle, la langue qui fonctionne, qui réussit.

Tous les enfants sont des traducteurs.
Ils traduisent leur famille à l’école ; l’école à leur famille ; les liens d’une intimité filiale unique, donc intraduisible, à la société qui exige que l’unicité devienne partageable, commun, banal, normal ; le langage privé, restreint à ce que l’écrivaine Natalia Ginzburg nomme le lexique familial, aux langues multiples du monde, qui est une tour de Babel, une coexistence infinie de langages et d’êtres au monde.
Or la langue italienne a inventé une expression :
Traduttore Traditore
Traducteur Traître
Qui traduit trahit
En italien, c’est le même mot, à une voyelle près.
Aujourd’hui, en partant du film de James L. Brooks, Spanglish, je voudrais
renverser l’expression :
Traditore Traduttore
Traître Traducteur
Qui trahit traduit

Nous sommes à Malibu, dans la maison de vacances où la bonne a été contrainte de suivre la famille américaine, en renonçant à toute vie privée. C’en est fini de la séparation entre la famille et la société, entre la langue privée et la langue professionnelle, entre l’enfance et le monde.
Pour les occuper, le père de famille envoie les enfants — les siens et la fille de la gouvernante — chercher des morceaux de verre poli sur la plage. Il promet de leur payer quelques centimes chaque galet. Les enfants du patron abandonnent vite. Le patron aussi oublie. La fille de la bonne, elle, prend le jeu du maître au pied de la lettre. Elle s’éloigne sur la plage, tels les anciens chercheurs d’or fouillant le sable. À la nuit tombée, les enfants du patron sont couchés depuis longtemps quand enfin elle rentre, son sac rempli d’une valeur inestimable, plusieurs kilos de cailloux de toutes les couleurs, qu’elle a comptés et recomptés, pour une somme totale qui, si l’on se fie au taux d’échange fixé par les règles, dépasse le salaire mensuel de sa mère.

C’est un passionnant, c’est un bouleversant dilemme éthique que James L. Brooks met en scène : l’inventeur du jeu — chaque jeu est un langage, et tout langage est un jeu disait Ludwig Wittgenstein — doit-il obéir aux règles qu’il a lui-même fixées, en payant la petite fille la valeur d’un butin qu’elle a maintes fois calculé ? Ou bien doit-il trahir le jeu, le langage, les règles ? Autrement dit trahir la confiance sur laquelle tout jeu, tout langage, toute règle reposent ?

C’est un homme de parole : il paiera.

Mais en choisissant de ne pas trahir la confiance qu’une enfant a placée dans le jeu qu’un adulte a inventé, il se retrouve à trahir l’éthique sur laquelle une famille qui n’est pas la sienne, une éducation qui n’est pas la sienne, une langue qui n’est pas la sienne, reposent : voilà que la confiance entre une employée et son employeur, une mère et sa fille est brisée.
Car la mère trouve immoral qu’un adulte verse à sa fille une somme supérieure à son propre salaire ; qu’un adulte transforme une enfant en employée, en salariée. Mais surtout, elle trouve inhumain qu’un étranger prenne le risque de briser le lien intraduisible entre une mère et sa fille.
Or la fille veut garder l’argent qu’elle a gagné en obéissant aux règles.
Or la fille se révolte contre sa mère qui, selon elle, la trahit.

Or la fille décide de placer sa confiance dans un jeu de langage autre que celui de sa mère.
Or la mère s’oppose à ce que sa fille trahisse les règles de l’éducation qu’ellemême lui donne.
Or la mère est impuissante à adresser ses reproches à l’employeur avec lequel elle ne partage aucune langue.
Alors, une fois de plus, la fille traduit : elle traduit sa mère au patron ; le patron à sa mère ; l’Amérique au Mexique, et réciproquement.
Sauf que cette fois, elle est en guerre contre le langage qu’elle traduit.
Elle transmet les principes de sa mère, contre lesquels elle se révolte.
Elle transmet les reproches de sa mère, qui lui font honte.
La fille a honte du langage de la mère qu’elle traduit.
La fille a honte de la mère.
La fille a honte de la langue qui la relie au pays de sa mère, pas le pays qu’elle a oublié, le Mexique, mais l’espace intime et domestique qu’elle partage avec sa mère depuis sa naissance, l’exil qui partout se transporte, la langue de peur et de misère, semblable au yiddish que parlaient les parents de James L. Brooks, lorsqu’ils ne voulaient pas être compris, traduits, par leurs enfants.

Il y a trois personnages dans cette scène :
un père de famille américain qui ne comprend qu’une seule langue, la langue quasi universelle de son pays où tous les échanges se monnayent ;
une mère de famille mexicaine qui ne comprend qu’une seule langue, celle qui la relie à sa propre enfance, qu’elle tente de perpétuer à travers l’enfance de sa fille ;
et une petite fille traductrice, qui parle et comprend les deux langues, langue du passé et de l’exil contre langue de l’avenir ; langue de la mère, la seule, comme on dit à Naples, dans un proverbe qui sonne parfois comme une menace (une mère, on n’en a qu’une seule), contre langue des pères, qui sont plusieurs, et nous proposent de nouveaux jeux, un meilleur avenir.

Spanglish, c’est elle, la petite fille : ce mot génial, inventé par la langue américaine qui ne cesse d’inventer de nouveaux mots-valises, en même temps qu’à son territoire ne cessent de s’agréger des exilés, dont le pays natal désormais dans une valise.
Spanglish, contraction de spanish, espagnol, et english, anglais, ou comment passer d’une langue à une autre sans la traduire, sans la trahir.

Mais est-ce possible, de parler sans trahir ?
Et la petite fille, partagée entre deux mondes, peut-elle parler et traduire ses deux langues sans en trahir une ?
À l’issue de la crise, la mère décide d’apprendre l’anglais. Elle comprend qu’elle doit cesser d’utiliser sa fille comme traductrice de la famille pour la société.
Elle devine surtout le dilemme profond de sa fille :
“Je viens de comprendre que réussir, pour toi, c’est ne pas ressembler à ta
mère.”
Réussir — on peut aussi appeler ça grandir — c’est trahir sa mère. N’est-ce pas ce qu’à l’origine, la mère aussi a fait, en fuyant son pays ?
Et n’est-ce pas ce que tout être humain fait, dès qu’il quitte le langage sans mots des affects, et commence à parler, à dire, à dire je, à multiplier les jeux intraduisibles, qu’il ne pourra traduire, sans trahir ?

Dominique GiroltJe est un traître par Hélène Frappat